Le cygne
Le corps qui frissonne dans l'ombre epaisse, étrange et pachydermique
silhouette se nourrissant pour exister, se nourrissant pour exprimer,
se nourrissant pour expier.
Il est là, enchassé sur son lit, le regard fixé sur la ballerine.
Elle, elle danse, danse dans l'écran, inconsciente de son regard,
s'élance et glisse sur l'imaginaire lac, faisant frémir de ses blanches ailes
la brume matinale en tristes volutes.
Le contre temps, dans son sein détraqué comme une horloge démente,
le force à s'enfler jusqu'à l'absurde, jusqu'à l'insane, jusqu'à la mort.
Le cygne lui, magestueux oiseau blanc, danse un dernier adieu au monde
rayonnant et se laisse mourir d'amour sur un violon solitaire,
dans un ultime battement d'ailes graciles et desespéré.
Il balance son corps grotesque et gigantesque comme un bateau dans la
tempète, oscille et chavire dans l'océan de son lit.
Immense bouddha vivant, fragile et délicat comme le plus petit fêtu de
paille, il pleure. Et soudain, mille tempêtes s'abattent sur ses chairs
plissées superposées.
Il pleure et son coeur hypertrophié s'affole et se déchaine,
le laissant anéanti, cétacé échoué, asphyxié par son propre corps,
espérant sans y croire qu'une vague salvatrice le soulèvera enfin
et le rendra à son élément, le laissant enfin libéré des souffrances
de sa vie ou même respirer est un combat.
Dans le secret de la nuit, sur son lac d'oreillers ou la vie l'a condamné
à errer à jamais, il rêve que lui aussi, dans une dernière et magnifique
danse, il quittera sa prison de chair et s'élèvera, fantome léger et irreel,
pour rejoindre les myriades d'étoiles attentives et maternelles.
Il rêve et voit les étoiles se rider sur la surface d'ématite du lac.
Alors que la ballerine tend vers lui son corps gracile et harmonieux,
il rêve et dans un dernier soupir, il sent son corps monstrueux s'éloigner.
Il n'y a pas un mais deux cygnes blancs qui traversent le ciel en reflet,
s'effleurant et s'enivrant de leur danse d'amour.
Il sent enfin l'ivresse de la danse, ne pesant plus rien, ses ailes s'ouvrant
légères, pour saupoudrer la calme étendue d'eau de ses plumes en flocons
immaculés.
Lorsqu'au matin on découvrit son corps sans vie, tout le monde s'étonna
de trouver près de lui de douce et longues plumes blanches, alors
qu'aucun de ses oreillers n'en possédait.